Jeudi 15 janvier, Vendredi 16 janvier à 20h00 et Samedi 17 janvier 2026 à 18h00 -L’ANGELO DEL FOCOLARE- de Emma Dante, Châteauvallon Ollioules
L’Angelo del focolare, L’ange du foyer, Emma Dante, créé au Piccolo Teatro di Milano en novembre 2025. Texte, mise en scène, scénographie et costumes d’Emma Dante
Avec la troupe qui a créé la pièce à Milan, Leonarda Saffi (la femme), Giuditta Perriera (la bellemère), Ivano Picciallo (le mari) et Davide Leone (le fils). Spectacle surtitré en français.
Entre farce et tragédie, une concomitance de moments grotesques et de moments tragiques pour traiter d’une douloureuse question d’actualité, celle de la violence subie par les femmes à l’intérieur de la sphère familiale, la violence qui se voit ou celle qui ne se voit pas.
Si Emma Dante s’appuie sur le fait d’un féminicide, c’est essentiellement pour interroger l’ensemble des faits qui le précède. Il s’agit de traiter la violence domestique comme un fait ordinaire faisant partie d’un rituel profondément culturel. La tragédie domestique devient elle-même rite et métaphore.
La pièce s’ouvre sur ce qui devrait être la scène finale de la tragédie, la mort de la femme.
Dans une maison ordinaire, un homme tue sa femme en la frappant avec un fer à repasser, un objet ordinaire du quotidien. Un geste d’une violence extrême qui se transforme en un féminicide sans fin : la femme meurt, mais personne dans son cercle familial ne l’autorise à mourir, personne ne la croit. Chaque matin, elle doit se lever, préparer le café, nettoyer, cuisiner, prendre soin de son mari, de son fils et de sa belle-mère. Chaque soir, elle meurt à nouveau, dans un cycle sans fin de silence extérieur et de douleur.
Selon Emma Dante, cette figure, la « femme ange du foyer », mère du mari, mère du fils, mère de la belle-mère, mère du fer à repasser, mère des objets du quotidien…. fait partie de notre culture. Assignée à maintenir la flamme dans l’âtre de la maison pour qu’elle ne s’éteigne pas, elle est destinée à être piégée, enfermée dans cette fonction pour l’éternité ; en conséquence elle est destinée à être niée, et ne peut qu’être tuée dès le début de l’histoire.
La mise en scène d’une profonde finesse et d’une remarquable précision engage le jeu des acteurs dans un dialogue permanent, entre l’espace et les objets du quotidien, d’une grande force émotionnelle.
Les actions, mettre en place, ranger, prendre soin… sont répétées jusqu’à la déformation avec une énergie débordante. Emma Dante utilise la gestuelle, l’expressivité des corps des comédiens et le mouvement pour dire ce qui ne peut être dit avec les mots, la frustration, la fatigue du quotidien, l’animalité primaire du mari incapable de verbaliser ses sentiments…. On retrouve ici, comme dans ses productions précédentes, cette importance accordée au rythme, le travail sur le son de la voix et sur ses modulations pour traduire la violence mais parfois aussi le rêve ou la douceur des sentiments des personnages.
1 Le caractère inéluctable des faits et leur puissance sont renforcés par l’absence d’identité des personnages. Chacun est privé de nom et se définit seulement par le rôle qu’il joue et la fonction qu’il exerce, la mère, le fils, le mari, la belle-mère. À l’épreuve du quotidien, l’individuation de la personnalité de la mère mais aussi celle des autres personnages est anéantie.
Pour autant dans ce théâtre des corps, les énergies propres à chacun existent pour se contaminer, se heurter, se superposer. L’effet est celui d’une communauté qui se surveille elle-même, dans laquelle chaque geste de l’individu met en évidence la pression du groupe. Certes, dans ce milieu fermé, la mort s’invite tous les jours mais elle s’invite autant que la vie.
La langue du spectacle est essentielle pour ce qu’elle dit mais aussi pour les sons qu’elle produit. Les quatre protagonistes ne s’expriment qu’en dialecte des Pouilles, à l’exception de Giuditta Perriera, la belle-mère, qui utilise une langue faite de mots inventés mais qui au niveau sonore produisent une sorte de sens. Emma Dante dira de cette comédienne « … elle parle au cœur, au cerveau, à l’âme. La Perriera a cette capacité extraordinaire d’utiliser son dialecte sicilien en le transformant en une langue magique. C’est incompréhensible, mais on comprend tout. »
Emma Dante et sa troupe de comédiennes et comédiens nous invitent à entrer dans un spectacle où le cocasse et le tragique s’opposent et se conjuguent avec une très grande force expressive dans un ballet dont la force est d’interroger et de bousculer les rituels culturels d’un quotidien d’autant plus atroce qu’il devient invisible à chacun.
Libération du mardi 13 janvier 2026.




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